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Tout comme un grand ! (mars 2006 ) Imprimer
 

Quand les petits partent à la conquête de leur autonomie…

« Bastien (CE1) n’en fait qu’à sa tête depuis qu’il est bébé. Il a été diagnostiqué précoce. C’est normal qu’il n’écoute pas, à cause de son autonomie, vous savez… » déclare sa maman au maître. « Je ne vois pas pourquoi Émilie (moyenne section de maternelle) ne pourrait pas passer directement au CP! Elle sait lire et résout des additions à deux chiffres. À mon avis, elle prouve bien par là qu’elle possède une bonne autonomie » affirme son papa.

Pierre-Éric, excellent élève de CM2, a pleuré à chaudes larmes en recevant son bulletin. Sa maîtresse a marqué qu’il manquait d’autonomie. Ses parents réfutent cette observation: « Il répond à tout. Il lève toujours le doigt. Il appelle pour montrer quand il a fini. Il passe son temps à réclamer que l’on surveille ses devoirs, que l’on regarde ses cahiers. Il travaille sans arrêt pour être le meilleur, sans que nous ne le poussions ».

Qu’est-ce que l’autonomie ?

Apparemment, elle pose souvent problème cette fameuse autonomie, véritable Graal tant de la vie – on parle alors d’indépendance, de liberté – que de la scolarité. Car l’École vise à former des personnes accomplies, des citoyens responsables, contrôlant leurs savoirs, leurs désirs, leur existence.

Et cela commence dès le primaire où les enfants doivent apprendre à s’exprimer, jouer ensemble, écrire, lire, compter, partager, obéir… bref s’en sortir seuls dans le respect des autres et des règles. Voilà qui pourrait constituer une définition évidente de l’autonomie. Cependant, les choses se révèlent plus compliquées… Ainsi, pour sa maman, Bastien est forcément autonome du fait de son avance. Idem pour les familles d’Émilie et de Pierre-Éric qui insistent sur les compétences et l’investissement scolaires. Très bien, pourtant… Bastien, aussi éveillé soit-il, n’est-il pas simplement désobéissant? Quel intérêt pour Émilie de déjà maîtriser le programme de CP alors qu’elle demeure incapable de nouer ses lacets, de ranger son pupitre, de se séparer de son doudou ? Quant à Pierre-Éric, il dépend de l’approbation des adultes pour être satisfait de son travail.

Franchement, ces enfants ont encore du chemin à parcourir avant de pouvoir « y arriver ». En effet, il ne faut pas confondre la précocité, les brillants résultats voire l’agitation ou le refus des contraintes avec l’autonomie. Cette dernière ne s’arrête pas aux notes, à la lecture, au calcul… Elle intègre les concepts de maturité, de motivation, de plaisir. Elle prend en compte des critères extrêmement divers: bonne santé physique, niveau intellectuel, conscience des réalités, sens des valeurs, développement de la personnalité, soumission aux lois, analyse de ses erreurs et estime de soi. Elle n’est donc ni innée ni définitive et surtout pas unique. Elle impose de s’intégrer dans la société tout en conservant son individualité. En ce sens, elle se construit, s’entretient, se gagne.

L’autonomie, petit à petit…

L’autonomie représente pour les jeunes de 3 à 10 ans un défi permanent à relever chaque jour. Ils accomplissent des tâches complexes par et pour eux-mêmes, franchissent les obstacles éventuels, admettent les différences comme les contraintes, produisent des efforts. Parallèlement ils n’apprécient guère d’être forcés, ils craignent de décevoir, ils n’affichent pas des objectifs identiques à ceux de leurs parents… autant de contradictions qui se surmontent au fur et à mesure.
Ludmilla a refusé de dessiner durant toute sa maternelle, persuadée que ses coloriages étaient trop « moches » pour être accrochés au mur, malgré les encouragements de son institutrice. Elle a cédé à partir du CE1, considérant que ses bonnes notes en dictée et en calcul compenseraient ses lacunes artistiques.

À 4 ans, Ignace explosait de colère dès qu’il perdait à un jeu en classe: « Papa me laisse toujours gagner lui! » hurlait-il. Maintenant, du haut de ses 6 ans, il tance vertement sa sœur cadette: « Tu joues pas pour gagner, tu joues pour participer ». Quand David (8 ans) a su que ses parents ne souhaitaient pas qu’il participe au voyage scolaire de trois jours au bord de la mer, le jugeant trop jeune, ce garçonnet s’est efforcé de se lever seul avec son réveil, de ne plus râler pour prendre son bain, de s’habiller sans l’assistance de sa baby-sitter. Il a pu partir avec ses camarades, auréolé du titre de « chef de groupe ».

Au final, l’autonomie équivaut à un apprentissage, un état d’esprit, un comportement qui conduisent progressivement à l’acceptation de soi, avec ses qualités et ses défauts.
Quatre éléments déterminants permettent de confirmer qu’un enfant est non pas autonome (nul ne l’est jamais complètement) mais en train de se libérer, de s’émanciper, de se responsabiliser:

1o) Il comprend ce que l’on attend de lui: il observe les consignes, répond correctement, connaît tant les démarches à suivre que les limites à ne pas dépasser;

2o) Il prend des initiatives réfléchies : il n’attend pas sur autrui lorsqu’il sait faire, il multiplie les tentatives raisonnables pour parvenir à ses fins, il utilise ses connaissances à bon escient;

3o) Il s’auto-évalue avec une relative objectivité: il parvient à dire s’il a réussi ou échoué et pourquoi, il propose des solutions;

4o) Il tient compte de son environnement : il est sociable, il envisage les causes et les conséquences de ses actes, il différencie les relations (affectives, égales, hiérarchiques), il se défend, il s’interroge sur la violence, il témoigne, il s’excuse…

Malheureusement, ces principes échappent à une majorité de parents. Les uns, trop pressés, oublient que leur progéniture ne peut pas enfiler ses chaussettes, tirer un trait à la règle ou manger des spaghettis sans se tacher du premier coup. Soucieux de rapidité et de perfection, ils affichent des exigences qui empêchent les progrès, s’attardent sur les défaites, mélangent aptitudes scolaires et gestes quotidiens, décrètent que c’est désespéré, pire ne laissent aucune latitude. D’autres, à force de surprotéger, entretiennent dépendance et immaturité, d’où des entrants au CP pas propres, inaptes à enlever leur manteau, centrés sur leur unique personne.

Or, à partir de 6 ans, un enfant s’essuie après être allé aux toilettes, ne joue pas avec les strapontins dans le métro, ne se bat pas pour un oui ou pour un non, se plie aux directives des adultes, quels qu’ils soient… question d’éducation (à la maison) et d’instruction (à l’école)!

Guider les enfants vers l’autonomie

Il incombe aux parents d’abord, aux enseignants ensuite de mener les jeunes sur la voie de l’autonomie. À eux de se conduire comme des adultes de référence en donnant l’exemple et de s’y atteler de concert pour que le message soit entendu. Aglaé (6 ans) n’a rien mangé à la cantine pendant le premier trimestre. Inquiète de voir les assiettes revenir pleines, doutant des « J’ai pas faim », « J’aime pas » de la fillette, une femme de salle en a parlé au maître. Convoqués, les parents ont reconnu qu’ils continuaient de donner la becquée à leur fille et même des biberons « pour aller plus vite ».

Aglaé ne savait quasiment pas tenir ses couverts ni boire au verre. Elle a découvert ces pratiques par le biais de l’école. Steven (9 ans), arrivait dans sa classe en retard tous les matins; il traînait sur le chemin avec des grands du collège, se bagarrait dans la cour, crachait des insultes à tout bout de champ. Les punitions de la maîtresse et les remontrances de sa maman ne semblaient pas l’émouvoir outre mesure. C’est l’intervention combinée du directeur de l’école et du papa (installé à l’étranger depuis le divorce) qui a tout résolu. Il a suffi d’une bonne discussion entre hommes. Le garçon, presque exclusivement entouré de femmes, tentait juste de s’affirmer en jouant les « petites frappes ».

L’institutrice de Charlotte (7 ans) était persuadée de ses capacités malgré des notes catastrophiques, des exercices bâclés, un désintérêt total, une famille résignée par les redoublements des trois aînés. Elle a dû convaincre les parents que l’échec scolaire n’était pas génétique et qu’ils devaient pousser leur fille. Charlotte de son côté a admis être différente de ses frères et s’est mise au travail. Il s’agit par conséquent de communiquer aux enfants des savoirs, de les encourager, de leur expliquer qu’ils ont des droits comme des devoirs (et pas seulement scolaires).

Les instructions officielles de l’Éducation nationale insistent sans ambiguïté sur ce point: « En entrant à l’école maternelle, l’enfant découvre la vie en collectivité dans toute sa complexité. Il apprend à y trouver ses repères et sa place (…) Cette situation lui permet de construire sa personnalité (…) Le maître conduit l’enfant à passer du simple plaisir d’agir à des actions voulues et organisées, graduellement plus élaborées et articulées entre elles » (1). C’est pourquoi les enseignants sont amenés à privilégier des activités spécifiques:
- rédaction commune et commentaire du règlement intérieur,
- gestion du temps: affichage des plannings, lecture de l’heure, respect des horaires impartis, tenue du cahier de texte,
- séances en groupes pour les recherches à la bibliothèque, l’informatique, la préparation d’exposés,
- discussions en heure de vie de classe et participation au conseil des élèves,
- projets d’établissement (réalisation d’un film, atelier-citoyen).

La récréation comme les sorties scolaires jouent aussi un rôle clé. En s’amusant, en rivalisant, en se faisant mal, en dominant, en se soumettant, en quittant le giron familial, les bouts de choux « s’autonomisent » enfin.
Et comme c’est difficile, ils ont besoin du soutien de leurs parents. Qu’ils se souviennent, pour s’en convaincre, des frustrations et déceptions de leur propre enfance. Il s’avère constructif et formateur, sans permissivité excessive néanmoins, de laisser les enfants :

- s’habiller seuls: tant pis si le pull n’est pas assorti au pantalon du moment que les saisons sont respectées (en hiver on choisit des vêtements chauds et on ne se rend pas à l’école en sandalettes),

- manger seuls: au début, prévoir des couteaux adaptés et une blouse « de protection » pour garder les vêtements propres,

- se laver et se coiffer: vérifier les mains, les oreilles, la bouche après chaque passage dans la salle de bains et faire recommencer si la netteté reste douteuse,

- se « débrouiller » avec bonne volonté: ne rien faire à leur place, ne pas les accompagner jusque dans la classe pour sortir leurs affaires, ne pas promettre de cadeaux en échange de bonnes notes, ne se mêler des « histoires de cour » que s’il y a racket ou violence intolérable, stimuler leur curiosité naturelle et leur soif d’apprendre,

- se sentir fiers d’eux: ne pas dénigrer leurs raisonnements, ne pas dire qu’ils sont « lents », « idiots », « stupides » dès qu’ils bloquent, les réconforter, leur répéter qu’ils feront mieux la prochaine fois, insister sur leurs points forts plutôt que sur leurs points faibles, les féliciter fréquemment,

- méditer sur leurs erreurs: ne pas les défendre lorsqu’ils sont en tort, leur poser des interdits, les disputer, leur faire la morale, être ferme au besoin.

En conclusion, l’autonomie des enfants dépend de celle des adultes qui les entourent. Elle s’appuie sur une considération réciproque, une confiance mutuelle. Elle se nourrit de beaucoup de générosité, d’un maximum d’amour. Car être autonome, c’est aimer, se laisser aimer et s’aimer…
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(1) Qu’apprend-on à l’école élémentaire ? Les programmes 2004-2005, SCEREN.

En partenariat avec lalettredesparents.com



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