Exercice périlleux ou atout pour l’avenir ?
Le « saut de classe »: voilà un sujet délicat qui vire souvent à la foire d’empoigne entre parents et enseignants. Les premiers manifestent leur mécontentement et leur frustration devant un système rigide qui ignore les écarts de niveaux, de rythmes ou de besoins entre les jeunes. Les seconds expriment leur irritation devant des sollicitations impatientes et leur réticence face à un phénomène qui n’est pas sans conséquence sur les enfants.
Récriminations et accusations fusent donc de tous côtés: « Les instits sont hermétiques et bornés », « On ne s’en sort plus avec toutes ces familles persuadées d’avoir engendré des génies », « Il est inadmissible qu’un élève qui s’embête en classe ne puisse pas avancer », « Un bulletin largement au-dessus de la moyenne ne suffit pas pour changer de cycle »…
Attention quand même: le débat ne se cantonne pas à une schématique opposition épidermique enseignants « contre » / parents « pour ». Le problème est plus complexe. Des maîtres proposent le saut de classe lorsqu’ils le jugent pertinent, des familles le refusent lorsqu’elles craignent d’aller trop vite. Entre ceux qui veulent laisser le temps de grandir aux petits et ceux qui espèrent prendre les devants, il demeure impossible de trancher. Chaque démarche se défend, possède ses avantages ainsi que ses limites. La diversité des situations le prouve en effet.
Des expériences contrastées
À 14 ans, Gildas est déjà en Première. Cet excellent élève, ne possédant pas un QI de surdoué et loin d’être un acharné de travail, a cependant des facilités. Comme il lisait, écrivait, comptait vite et bien à l’issue de son CP, il a été admis directement en CE2. Après le CM1, il a foncé droit en Sixième. Plutôt grand et fort physiquement pour son âge, il ne se sent ni fragilisé ni perdu et a beaucoup d’amis. Ce qui l’inquiète actuellement, c’est sa contre-performance au bac blanc de français. « Comme je n’ai jamais pris l’habitude de bûcher, les choses se corsent », confesse-t-il en souriant… Lola est en moyenne section (MS). Elle connaît son alphabet, écrit parfaitement en lettres capitales, déchiffre des mots simples comme papa, chat ou bébé, n’a que des « TB » dans son carnet.
Contrairement au souhait exprimé par ses parents, sûrs que leur fille risquait de s’ennuyer à la maternelle, elle n’entrera pas au CP l’année prochaine. La maîtresse juge l’étape de la grande section (GS) nécessaire parce qu’elle a constaté que Lola manquait encore d’autonomie et ne réclamait pas d’apprendre plus que ses camarades. La maman de l’écolière déclare, un peu amère: « C’est injuste. Je sais que ma petite est en avance sur les autres. Je ne vois pas pourquoi elle n’aurait pas sa chance. Ça lui donnerait en plus une marge de manœuvre si elle redouble après. Je crois juste que les enseignants n’admettent pas que certains enfants sortent des cadres. D’ailleurs beaucoup nient la précocité intellectuelle ».
Thomas, arrivé au CE2 en septembre a intégré un CM1 au retour des vacances de février. Depuis la rentrée, il perturbait la classe, ne tenait pas en place, bavardait sans cesse, accumulait punitions et mauvais résultats. Intrigué par le comportement de cet élève jusqu’alors sans souci, l’instituteur a conseillé à sa famille de le faire tester. Avec ses 145 de QI, Thomas est un enfant précoce qui avait besoin d’une stimulation que le CE2 ne lui apportait pas. Aujourd’hui, même si ses notes sont encore basses, il se révèle très concentré et davantage épanoui devant les multiplications à virgules, les fractions simples et les expressions écrites « libres ».
Quant à Charlotte, après être passée directement d’une brillante MS au CP, elle redouble son CE1. Malgré un bilan psychologique favorable et les encouragements des maîtresses, impressionnées par ses performances, la fillette n’a pas supporté de changer d’école, de quitter ses amis, de ne plus jouer. Son papa explique: « Elle a été propulsée parmi les grands un peu trop abruptement. Elle n’était pas prête à renoncer au doudou, aux jeux, aux siestes parfois. Elle s’est bloquée. Depuis qu’elle a retrouvé des anciennes copines de maternelle dans son deuxième CE1, elle est repartie sur de bons rails ».
À la lumière de ces quatre témoignages, il apparaît que sauter une classe n’a rien d’anodin.
L’ épreuve, qu’elle soit positive ou négative, implique:
- des bouleversements voire des ruptures dans le quotidien des élèves: autre établissement ou autre enseignant, perte des camarades, réseau d’amitiés à reconstituer,
- des changements de perspective : nouvelles occupations et exigences, statut de « grand » ou de « meilleur » remis en cause dans la classe supérieure,
- des critères d’appréciation à double tranchant: les compétences scolaires sont indépendantes de la personnalité, de la sensibilité, de la volonté, de la motricité,
- des inquiétudes et des incertitudes: « Est-ce que je vais y arriver? », « Papa et maman seront-ils contents? », « Est-ce que je vais retrouver des copains? »…
Tout cela est forcément déstabilisant. Certains jeunes font face, tirent leur épingle du jeu, s’adaptent. D’autres ne supportent pas de se sentir décalés, différents, « à part ». Quelques-uns sont déçus de ne constater aucune amélioration, développent un complexe de supériorité ou d’infériorité, s’effondrent. D’où l’importance pour les parents et les instituteurs de les accompagner dans ce défi. Alors, plutôt que de se battre autour de prérogatives de principe ou d’ambitions démesurées, mieux vaut poser les vraies questions: quand, comment, pourquoi sauter (ou pas) une classe en primaire? Et la réponse ne doit viser que le seul bien des principaux intéressés. Car les enfants ont aussi leur mot à dire. Leur avenir, tant scolaire que personnel, en dépend.
Les bonnes raisons
Beaucoup d’adultes se défendent de « pousser » les enfants. Toutefois, la réussite à l’école incarne un tel enjeu que la tension monte très tôt.
Fréquemment, le moindre talent est survalorisé tandis que le plus petit échec est aussitôt dramatisé. Un nombre croissant de familles initie leurs bambins à la lecture avant le CP et se procure dans le commerce des cahiers de « travail » conçus pour les écoliers de maternelle. Combien de mamans se mettent à trembler dès que leur rejeton dépasse en coloriant ? Combien d’enseignants hésitent à admettre en GS un élève qui trace malhabilement ses traits verticaux? À croire parfois qu’il faut être parfait dès 4 ans! Est-il vraiment nécessaire à l’inverse de bomber fièrement le torse ou de se rengorger au moindre compliment de la maîtresse? En fait, il s’avère normal qu’un élève de MS reconnaisse les lettres et les nombres, s’exprime correctement, interroge son enseignant à foison et prenne des initiatives. N’en déplaise à ses parents, il n’est pas au-dessus de la mêlée.
À partir de l’instant où un jeune, aussi éveillé soit-il, se plaît dans son groupe, fait les activités demandées, respecte ses camarades et suit l’ensemble de la progression sans se démarquer outre mesure, il n’y a aucune raison de vouloir aller « plus vite que la musique ». Inutile d’espérer gagner un an dans une logique scolaire ou professionnelle à long terme. Ne serait-il pas plus sage d’en profiter pour ouvrir des horizons en marge de l’école justement? Sport, théâtre, musique, poterie, danse, jardinage… requièrent et développent des compétences transversales qui se révéleront peut-être plus utiles sur un CV que l’obtention « prématurée » du bac…
Il convient de s’interroger en revanche lorsqu’un petit se plaint d’avoir toujours fini avant, apprend par lui-même, se montre curieux en matière de vocabulaire, de calcul, de sciences. En clair, la demande doit venir de l’enfant. À sa soif de connaissances « élaborées » s’ajoute nécessairement une relative maturité: capacité à rester assis une heure pour mener une démarche jusqu’au bout (dessin, puzzle, mots croisés), à ranger ses affaires, à comprendre une consigne, à accepter la disparition des aspects ludiques de l’école. Cet ensemble de « qualités » avérées ne doit pas se confondre d’emblée avec la précocité. Trop de parents font malheureusement l’amalgame. D’abord, celle-ci est évaluée « par les tests de développement intellectuel (NEMI, WPPSI III, WISC IV, KABC, Matrices, D70…). Un enfant est considéré comme intellectuellement précoce lorsqu’il présente un niveau global d’efficience, dans diverses épreuves, de l’ordre d’un QI de 125 points ou davantage. » (1). Ensuite, la précocité n’induit pas systématiquement l’excellence. Enfin, elle ne représente pas un argument pour obtenir « de droit » un saut de classe.
De toute façon, ce n’est pas parce qu’il « sait déjà » ou se languit d’accélérer qu’un écolier est prêt à franchir le cap. Les enseignants savent a priori déceler les « vrais » signes susceptibles d’appeler un passage dans le cycle supérieur. Les parents peuvent certes exprimer leur opinion. Ils connaissent leur progéniture. Ils n’ont pas intérêt cependant à entrer en guerre avec les équipes pédagogiques.
La bonne démarche
Une famille qui estime le saut de classe justifié, de concert avec son enfant, évitera de le « revendiquer » avec véhémence! L’avis du conseil des maîtres prévaut. Le seul recours en cas de désaccord est la commission départementale d’appel (voir encadré). Pas la peine par conséquent:
- de menacer de se tourner vers le privé : l’Éducation nationale n’oblige personne à rester dans son giron,
- de harceler l’institutrice : poussée dans ses retranchements, elle perdra son objectivité,
- d’évoquer la date de naissance (« il est né le 4 janvier, s’il était né le 30 décembre, il serait passé »): certains natifs de la fin de l’année auraient sans doute apprécié de commencer l’école plus tard; la règle n’est équitable pour personne,
- de se fonder sur une scolarisation précoce (dès 2 ans): la toute petite section n’en remplace pas une autre et n’autorise pas à se dispenser d’une MS ou d’une GS au prétexte que « 4 ans en maternelle, c’est long ».
Ce que disent les textes officiels
(loi d’orientation du 10 juillet 1989 et décret 2005-1014 du 25 août 2005)
« Dans sa scolarité primaire, un élève ne peut redoubler ou sauter qu’ une seule classe. Dans des cas particuliers, et après avis de l’inspecteur chargé de la circonscription du premier degré, un second redoublement ou un second saut de classe peuvent être décidés ».
« Tout au long de la scolarité primaire, des aménagements appropriés sont prévus au profit des élèves intellectuellement précoces ou manifestant des aptitudes particulières qui montrent aisance et rapidité dans les acquisitions scolaires. Leur scolarité peut être accélérée en fonction de leur rythme d’apprentissage ».
« Les recours formés par les parents de l’élève, ou son représentant légal, contre les décisions prises par le conseil des maîtres sont examinés par une commission départementale d’appel présidée par l’inspecteur d’Académie, directeur des services départementaux de l’Éducation nationale. La commission départementale d’appel comprend des inspecteurs responsables des circonscriptions du premier degré, des parents d’élèves et, au moins, un psychologue scolaire, un médecin de l’Éducation nationale, un principal de collège et un professeur du second degré enseignant au collège (…) Le directeur d’école transmet à la commission les décisions motivées prises par le conseil des maîtres, ainsi que les éléments susceptibles d’informer cette instance. Les parents de l’élève, ou son représentant légal, qui le demandent sont entendus par la commission. La décision prise par la commission départementale d’appel vaut décision définitive, de passage dans la classe supérieure, de redoublement ou de saut de classe ».
Pour espérer obtenir gain de cause, il faut commencer par réunir des éléments concrets (productions écrites, cahiers, bilan orthophonique et psychomoteur, rapport d’un pédopsychiatre). Puis prendre rendez-vous avec le psychologue scolaire qui programmera des séances d’évaluation. Négocier avec l’enseignant s’impose. Que les parents rongent leur frein, relativisent leur ego et s’efforcent d’abonder dans son sens. Il n’est pas borné et n’hésitera pas à motiver un écolier qui le mérite.
Il suggérera éventuellement:
- quelques travaux supplémentaires de niveau plus élevé,
- un ou deux après-midi par semaine dans la classe supérieure,
- un accès à une classe à double niveau quand elle existe au sein de l’établissement.
Ces alternatives, assez simples à mettre en place pour des gens de bonne volonté, s’envisagent comme des essais. Ils possèdent davantage de poids que les discours et théories. Par leur biais, les enfants ont la possibilité de se frotter à la réalité, les instituteurs de mesurer les aptitudes et les lacunes, les familles de confirmer ou d’infirmer leur décision. Ainsi, le verdict tombera de lui-même. Rien ne sert de courir…
Le bon moment
D’ordinaire, c’est au début de la scolarité que les différences d’aptitudes se manifestent et se repèrent facilement. Rares dans le secondaire, les sauts de classe ont surtout lieu en maternelle et en élémentaire. Trois cycles sont concernés : les apprentissages premiers (PS et MS), les apprentissages fondamentaux (GS, CP et CE1), les approfondissements (CE2, CM1 et CM2). En théorie, un élève ne devrait pas être gêné s’il accélère tant au sein qu’à l’issue des cycles. Ceux-ci ont d’ailleurs été mis en place de façon à « moduler » les enseignements et à permettre une assimilation progressive.
Malgré tout, chaque classe intègre des notions spécifiques, notamment : l’écriture en GS, la lecture au CP, la conjugaison et la soustraction en CE1, la division en CM1. C’est ce qui explique que la plupart des enseignants répugnent à faire sauter ces classes. Quand ils l’acceptent ou le proposent, c’est sous réserve que l’enfant effectue un travail préparatoire soit en leur compagnie, soit sous l’égide de ses parents.
En définitive, il n’y a pas de niveau établi, de période de l’année privilégiée ou de stratégie idéale. Les idées reçues sont à bannir. Prendre un an d’avance ne « programme » pas automatiquement pour aller plus loin dans la vie. Celui qui saute une classe en primaire ne redoublera pas fatalement dans le secondaire ou le supérieur à cause d’un hypothétique « effet de seuil ». Être le « génial bébé » parmi les grands peut s’avérer aussi gratifiant que traumatisant. Tout dépend des circonstances… Et là, c’est le bien-être des jeunes qu’il convient de ne jamais sauter!
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(1) Dictionnaire encyclopédique de l’éducation et de la formation, Retz, 3e édition 2005.
En partenariat avec lalettredesparents.com