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L’école maternelle : entre jeux et apprentissages (juin 2007 ) Imprimer
 

En France, l’instruction est obligatoire à partir de 6 ans. Et si quelques familles pratiquent par choix ou par nécessité l’enseignement à domicile, la majorité des enfants se retrouvent sur les bancs de l’ élémentaire pour entamer leur CP. Mais rares sont ceux qui découvrent l’école à ce moment-là puisqu’ils ont déjà passé trois – voire quatre – années à la maternelle. Bien qu’une telle étape ne s’impose pas dans le cadre de la scolarité, 80 % des parents en font bénéficier leur progéniture.

Pourquoi? Après tout, on peut très bien entasser des cubes, colorier des albums, planter des graines, lire des histoires ou faire la sieste à la maison. Sauf qu’aujourd’hui pères et mères travaillent souvent tous les deux, n’ont pas assez de temps pour se consacrer pleinement à ces indispensables exercices d’ éveil quotidiens et apprécient que des enseignants prennent le relais.

Il ne s’agit pas cependant de considérer le début du primaire comme une garderie améliorée à laquelle recourir au gré de ses besoins. Souplesse des horaires (accueil de 8h30 à 9h30/10 h), séances en demi-journée et aménagement des plannings ne signifient ni présence à la carte ni désinvolture ! Dès lors qu’un jeune est inscrit en maternelle, il doit être assidu de manière à suivre le rythme des cours. Car de multiples expériences sont au rendez-vous: communication, autonomie, hygiène, mémoire, rigueur, graphisme, alphabet… Nombre d’instituteurs et d’ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles maternelles) aiment à rappeler que c’est avec eux que les écoliers apprennent à nouer leurs lacets, tenir un crayon ou une fourchette, différencier les couleurs ou les jours de la semaine, articuler correctement, partager des jouets, regarder un livre sans le déchirer, imaginer des récits… autant de comportements sur lesquels on ne s’attarde pas forcément chez soi. D’ailleurs, tout est conçu pour que les enfants y trouvent leur part de plaisir, s’émancipent, s’épanouissent grâce à une variété d’occupations (dessin, découpage, peinture, danse…) et de matériel (feuilles, cahiers, puzzles, pâte à sel, ordinateurs…), pas toujours disponibles dans les foyers modestes. L’objectif clairement affiché reste de donner à chacun « une première expérience scolaire réussie » (1) en développant « la sociabilité, la curiosité, la sensibilité ainsi que les aptitudes nouvelles physiques et artistiques ». En route donc pour cet a priori si sympathique petite école où les pleurs de la rentrée devraient vite laisser place aux rires de la récré!

Au programme

Pas de contrainte: tel est le leitmotiv. Heures de classe, notions abordées et instruments de travail demeurent à la discrétion des équipes pédagogiques. De fait, le fonctionnement, les projets et les moyens mis en œuvre diffèrent beaucoup selon les établissements. Il leur incombe quand même de s’adapter aux besoins des élèves, de dialoguer avec les parents et de se conformer aux grandes lignes des instructions officielles. Revues en 2002 puis en 2006 (dans la lignée du fameux socle commun des connaissances), elles se partagent en cycles au cours desquels certaines acquisitions sont à effectuer dans plusieurs domaines.

Deux cycles

1° les apprentissages premiers, comprenant la TPS (toute petite section - 2 ans), la PS (petite section - 3 ans) et la MS (moyenne section - 4 ans) ;
2° les apprentissages fondamentaux, regroupant la GS (grande section, dernière année de maternelle), le CP et le CE1.

Cinq domaines

1° « le langage » est la priorité des enseignants qui favorisent échanges verbaux, maîtrise des structures syntaxiques et lexicales (mainte- nant, aujourd’hui, cette semaine, le mois dernier, près de moi, s’éloigner, se rapprocher…), réflexion sur les temps et la chronologie, construction d’une première culture littéraire (comptines, chansons, contes, poésies), compréhension du système alphabétique, segmentation des mots en syllabes puis des syllabes en phonèmes, reconnaissance d’une consonne en début de mot, écriture en lettres capitales et cursives;

2° « vivre ensemble » revient à trouver sa place et ses repères dans la collectivité, accepter les contraintes et les consignes, se montrer solidaire de ses camarades, installer des rituels (ôter la feuille du calendrier, vider la corbeille, présenter son carnet de correspondance), se débrouiller seul (accrocher son manteau au crochet), s’entraider, se défendre sans mettre autrui en danger, attendre son tour pour parler;

3° « découvrir le monde » relève tant d’une appréhension générale de l’environnement que d’une initiation aux sciences (observation de la nature, expériences sur l’eau, l’air et l’électricité, étude du monde animal et végétal…); cela implique de décrire, raisonner, quantifier, transformer, calculer et connaître les 5 sens (ouïe, odorat, goût, toucher, vue), les qualités (rugueux, lisse, doux, piquant, chaud, froid), les odeurs, les saveurs, les formes géométriques (carré, rectangle, triangle);

4° « sensibilité, imagination, création » concernent les réalisations artistiques (dessins, collages, modelages…), les gestes graphiques (bonne tenue du crayon, ordre des traits pour tracer les lettres), les rédactions (orales, écrites, dictées à la maîtresse), les visites de musées, le théâtre, les marionnettes, les descriptions d’images;

5° « agir et s’exprimer avec son corps » consiste en un ensemble d’activités corporelles, gymniques et athlétiques telles que se déplacer avec aisance, assurer son équilibre et sa latéralisation (droite-gauche), manipuler des objets, mesurer des actions (durée, longueur, hauteur), coopérer ou s’opposer dans des jeux, s’exprimer (rondes, danse, mime), jouer avec des balles, ballons, rubans et cerceaux, courir le plus vite possible…

Ainsi, la maternelle « s’appuie sur la capacité d’imitation et d’invention de l’enfant, si vive à cet âge, et sur le plaisir de l’action et du jeu. Elle multiplie les occasions de stimuler son désir d’apprendre, de diversifier ses expériences et d’enrichir sa compréhension ». La progression se fait en douceur, sans compétition. Si les jeunes élèves sont évalués, ils ne sont ni notés, ni classés: leurs bulletins (trimestriels ou annuels) fonctionnent avec des pastilles vertes, oranges, rouges ou des visages hilares, souriants, neutres symbolisant, dans l’ordre, les capacités acquises, en cours d’acquisition, encore à acquérir. Et quand un parent s’inquiète d’un éventuel retard, le maître répond quasi invariablement que rien ne presse, qu’il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs, que les vrais enjeux ne démarrent qu’au CP. Or, c’est ce même maître qui va suggérer un maintien en GS au prétexte d’une maturité insuffisante ou d’une mauvaise graphie. Que penser face à ce paradoxe? D’un côté, la petite école apparaît comme une sorte d’introduction ludique et non déterminante pour la suite de la scolarité – quitte à être inutile pour quelques-uns. De l’autre, elle revendique un rôle fondateur qui offre à l’enfant les bases incontournables d’une « méthodologie de l’apprentissage » et qui affecte « non seulement la réussite scolaire, mais aussi l’insertion sociale et professionnelle ».

Au cœur du débat

On ne peut nier par conséquent que la maternelle engendre des pressions. Puisqu’il convient moins de jouer que de bien jouer, les familles se focalisent sur un nécessaire bon démarrage tandis que les enseignants ont des attentes de plus en plus poussées, notamment en ce qui concerne la préparation à la lecture. Les adultes réclament alors des traces écrites, des productions de qualité (coloriages respectant les contours), des progrès visibles et quantifiables. Quant aux enfants, frais émoulus de leur nid douillet, ils sont déstabilisés par une immersion dans un univers au sein duquel « ils ne comprennent plus très bien ce qui se passe et ce qui se dit autour d’eux ». Très vite, on leur demande de satisfaire à des critères précis, de se ranger dans la norme et d’établir des performances. Parallèlement, on gomme les échecs en limitant les appréciations négatives et les situations difficiles. D’où moult questions alimentant la controverse. La maternelle en réclame-t-elle trop ou pas assez aux écoliers? Sert-elle vraiment? Ne tend-elle pas à établir précocement des clivages entre bons et mauvais élèves? Pourquoi suspendre actuellement le passage au CP à une parfaite « écriture bâton » alors que ce n’était pas le cas auparavant? Quel intérêt à vouloir introduire une langue étrangère dès la GS?
Certes, la personnalité, l’ambition et l’expérience des instituteurs comptent beaucoup. On en voit certains multiplier les initiatives (plus ou moins heureuses) dans la perspective de l’élémentaire, alors que leurs collègues s’en tiennent à un minimum vital qui n’empêchera jamais d’apprendre à lire. Comme le souligne l’inspecteur A. Houchot: « Les exigences en termes d’apprentissage chez les jeunes enfants sont parfois difficiles à cibler et l’on peut rester en deçà des possibilités des jeunes enfants mais aussi à l’inverse aller au-delà. La sous-sollicitation est autant un risque que la sursollicitation à l’école maternelle » (2). Inutile en effet de commencer trop tôt car les neurosciences ont démontré que la connaissance explicite des mots n’est pas envisageable avant 5-6 ans par exemple. Impossible toutefois d’ignorer les évolutions qui font que les gamins, maniant télécommandes, souris et mobiles plus naturellement que les adultes sont les premiers confrontés au monde moderne!
C’est pour mieux les armer que la maternelle attribue un sens plus large qu’il y a dix ans aux termes « épanouissement » et « socialisation » (3). Elle insiste désormais sur la part des apprentissages phonologiques et intellectuels, renforçant peutêtre les aspects scolaires au détriment des aspects ludiques. Pour autant, on aurait tort de lui refuser plusieurs atouts. Elle contribue au brassage social et culturel en ouvrant ses portes à des publics d’âges et d’horizons hétérogènes. Elle nivelle les inégalités en mettant à la disposition de tous des équipements, des menus équilibrés (à midi et lors des collations), des échanges… Elle permet aux enfants de se forger une personnalité, de s’individualiser parmi leurs pairs, de couper le cordon. Grâce à elle, ils s’occupent à grandir.

(1) Tous les passages entre guillemets et non annotés sont extraits de la brochure officielle Qu’apprend-on à l’école maternelle? 2006-2007: les programmes, Scérén - CNDP, XO Éditions. (2) Enseigner à l’école maternelle aujourd’hui, A. Houchot - IGEN-AGIEM Lyon, intervention de janvier 2005, www.ac-nancy-metz.fr (3) 7 malentendus capitaux, contribution de Roland Goigoux au Forum pour l’école maternelle, Paris, janvier 1998.

En partenariat avec lalettredesparents.com



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